Au même titre qu’un certain nombre d’autres secteurs, la grande distribution est avancée dans l’usage de méthodes de restriction des droits sociaux. Ici, parmi tous les nouveaux usages anti-sociaux des directions (ouvertures du dimanche, ouvertures nocturnes…), l’une des modalités courantes et répandues pour fragiliser un certain segment des caissières consiste à les embaucher sous contrat de professionnalisation.

Contrat de professionnalisation

C’est un contrat de « retour à l’emploi » qui consiste à salarier un-e chômeur-euse pour une période de six à douze mois dans une boîte, afin qu’il ou elle obtienne une qualification professionnelle. Il va sans dire que c’est un mode de recrutement très avantageux pour l’employeur : pour les jeunes de moins de 26 ans ou en fonction du niveau d’études, l’employeur n’est pas tenu de garantir le SMIC ; pour les autres, il n’est pas tenu de garantir les minimums de la branche (y compris lorsque ces minimums, comme c’est le cas dans la distribution, intègrent le paiement des temps de pause). Il ne s’agit pas que du salaire direct des salariés : l’employeur est aussi exonéré des charges d’assurance sociale, et reçoit par ailleurs une aide forfaitaire mensuelle de Pôle Emploi.
Concrètement, chaque année et sans motif (contrairement au CDD, qui nécessite un motif pertinent), un patron peut embaucher un contingent de salarié-e-s en contrat à durée limitée, qu’il paye au niveau ou au-dessous du SMIC. Il reçoit une aide forfaitaire à l’exploitation desdit-e-s salarié-e-s, en plus de l’exonération d’une grande partie des charges. Cela au motif qu’il « offre » une formation professionnelle : à un métier pour lequel, d’ordinaire, les nouveaux sont opérationnels en moins de deux jours et se forment ensuite « sur le tas ».

Une pratique habituelle

L’embauche en contrat pro est une pratique générale de la grande distribution. Je raconte un cas concret : parmi la centaine de caissiers et caissières du grand supermarché qui me salarie, une vingtaine de collègues sont embauchés en contrats pro. Renouvellés chaque année sous la même forme, il s’agit de postes indispensables à l’organisation du magasin, et dont le statut précaire assure la disponibilité aux pires moments – c’est-à-dire aux moment privilégiés de vie de famille et de vie sociale : les soirées, nocturnes, les samedis, dimanches et jours fériés.
À ce moment-là, ces avantageux contrats deviennent une méthode de management à part entière. Comme lors d’une mauvaise émission du PAF, on promet deux ou trois embauches définitives à l’issue de la période de contrat pro. Sous les formes cruelles de ce chantage au CDI, il y a des enjeux de survie : pour des mères célibataires, des chômeur-euse-s de longue durée, pour quelques « anciennes » qui ne trouveront plus à s’embaucher ailleurs, pour une multitude d’autres cas personnels. Alors les collègues s’arrachent comme des dingues et tiennent, pendant un an, des cadences infernales : rapidité et fluidité du passage, remontée de chiffre dans la chasse au vol, horaires infernaux – en étant le moins malade possible et évidemment sans jamais faire grève.

Le management n’est pas une tendresse

Le management n’est pas une tendresse ; c’est le dernier jour – parfois l’avant-dernier – qu’on annonce aux collègues les noms des heureux gagnants d’un CDI de caissière. Un vendredi, ou un samedi. Le lundi, les anciens collègues sont partis ; de nouveaux ont déjà pris leur place – mécanique bien huilée dont la machine ne se passerait pas.
Alors en vérité, pour cette vingtaine de postes si stratégiques dans l’organisation d’une ligne de caisse, cesser le travail ensemble serait certainement une modalité efficace de négociation, pour obtenir la contractualisation de tou-te-s. Mais face aux manières brutales du patronat raffiné des supermarchés, l’organisation est difficile…
Photo par Walmart