Avec 73% d’emploi féminin, le milieu français de la santé reste un des secteurs professionnels où la division genrée du travail se dessine avec le plus de netteté. La féminisation croissante des professions médicales les plus reconnues, progressant de 26% de femmes médecins en 1986 à 37% en 2004, est loin d’avoir rattrapé la quasi-exclusivité de l’emploi féminin dans les métiers de soin et de service moins qualifiés. Bien qu’ayant très légèrement diminué depuis les années 1970, le taux de femmes infirmières avoisine encore les 89%. Ce contraste est encore plus saisissant si l’on considère les métiers d’aide-soignante et d’agente de service. Avec plus de 700 000 employées, ces deux activités concentrant la plus forte masse salariale du monde de la santé embauchent respectivement près de 91% et de 81% de main d’œuvre féminine. Cette répartition n’a d’ailleurs rien d’un particularisme national, puisqu’on observe les mêmes tendances dans toute l’Union européenne, où 89% des métiers d’auxiliaires de soin et 79% des professions intermédiaires de la santé reviennent à des femmes.1

La division genrée des tâches dans le monde de la santé se reflète dans la hiérarchie de la rémunération et de la reconnaissance des qualifications, comme l’attestent les écarts de salaire pour les professions médicales : en moyenne, un kinésithérapeute touche par exemple 1/3 de plus qu’une consœur, avec 73000 contre 55000 euros/an. On peut rechercher des critères matériels permettant d’expliquer un tel contraste, tels que la différence du temps de travail hebdomadaire, souvent plus élevé pour les praticiens masculins. Encore faut-il rendre compte de ce décalage par la double activité des femmes médecins, qui ne peuvent pas se permettre de rester aussi tard au cabinet lorsqu’elles ont des bouches à nourrir et des culs à torcher au retour de leur boulot, sans personne pour leur donner la becquée. C’est d’ailleurs cette difficulté à concilier une profession libérale très accaparante et le travail domestique qui pousse certaines femmes à se diriger plutôt vers des emplois salariés aux horaires plus réguliers, comme en témoigne Sofia, une étudiante en première année d’école d’infirmière que nous avons interviewée. Elle nous raconte par exemple qu’une de ses amies, pourtant très douée dans les disciplines scientifiques, a renoncé à étudier en médecine pour se diriger vers le métier d’infirmière, plus facile à concilier avec la vie de famille. Mais comme nous l’a fait remarquer Pablo, travaillant comme aide-soignant dans un centre d’accueil pour handicapés, il reste difficile de demander un temps partiel dans les métiers les moins rémunérés. Ses collègues aides-soignantes, mères pour la plupart doivent se contenter d’horaires aménagés, comme le travail de nuit, lorsque leur salaire à temps plein reste à peine plus élevé que le SMIC (entre 1300 et 1400 euros par mois). On ne peut donc mesurer tous les effets de la division genrée du travail dans le milieu de la santé sans prendre en compte la double oppression subie par les femmes, assignées comme travailleuses à la sphère du salariat et comme « mères » à la sphère domestique.  

Mais cette double exploitation n’est pas spécifique aux travailleuses des métiers de la santé, et n’explique donc pas la surreprésentation des femmes dans ces branches. Cette dernière ne peut se comprendre qu’à partir de l’idéologie de la famille, qui exerce son emprise au-delà de la simple sphère domestique. Comme le montre Michèle Barett dans son ouvrage Women’s Oppression Today, la domination patriarcale s’exprime en effet au travers de l’idéologie de la famille, soumettant les femmes à la contrainte de prendre soin des enfants, des maris, et des personnes âgées. Cette représentation du rôle social des femmes ne va pourtant pas du tout de soi. Elle correspond plutôt à une certaine « solution » historique au problème de la reproduction de la force de travail. Pour le dire en un mot, le mode de production capitaliste a besoin d’une main d’œuvre à bas coût, car le profit découle de la différence entre le coût de la force de travail des employé-e-s reversée sous forme de salaires, et la valeur produite par la mise en œuvre de leur travail. Or la meilleure manière de comprimer ce coût, c’est de ne pas le payer, en forçant un ensemble de personnes à travailler gratuitement pour assurer la reproduction de la classe laborieuse. En se greffant sur une domination patriarcale préexistante, héritée du féodalisme, et en la consolidant sous la forme de la famille nucléaire, le mode de production capitaliste brade ainsi le coût des individus vivants sur le marché du travail. Mais comment le travail domestique peut-il être approprié gratuitement sans apparaître comme une forme révoltante d’esclavage ? Tout simplement en n’apparaissant pas comme un travail, c’est-à-dire comme un effort requérant un ensemble de compétences, mais comme une activité naturelle reposant sur des dispositions soi-disant innées, et en réalité construites socialement : caractère maternel, tendresse, affection, attention pour autrui. Bien plus large que les quatre murs du foyer, la famille désigne tout cet appareil idéologique qui identifie la femme et ce rôle social de mère en se cristallisant dans le genre de la féminité. Or ce sont là précisément des qualités que l’on retrouve dans la définition des travaux spécifiques aux emplois les plus massivement féminisés du monde de la santé. Contrairement aux médecins responsables de l’accompagnement thérapeutique des malades, les aides-soignantes, les agentes d’entretien et dans une moindre mesure les infirmières prennent plutôt en charge l’ensemble des soins rythmant la vie quotidienne des patient-e-s.  

Pris dans toute leur généralité, les métiers du soin ne sont pas des travaux productifs au sens strict, dans la mesure où ils n’engendrent pas de marchandises à vendre sur un marché. Tout comme le travail domestique, ils relèvent plutôt de la reproduction de la force de travail, ou de son entretien après usage. Cette formulation peut sembler un peu cynique, mais elle ne fait que refléter la réalité de l’oppression capitaliste. En témoigne les discours des directeurs d’hôpitaux eux-mêmes, pour qui « il est possible, avec les mêmes méthodes que celles qu’utilisent l’industrie pour calculer le coût d’un produit ou d’un service, de calculer le coût de revient par Groupe Homogène de Malades et ainsi de comparer pour ce GHM, l’efficacité de chaque hôpital ou clinique »2. Contrairement au travail domestique impayé, le travail de reproduction dans le secteur professionnel de la santé implique des coûts spécifiques prélevés sur le profit total des capitalistes (en effet, plus les soins sont élevés, plus augmente le coût de la force de travail, et plus les profits baissent). La politique de libéralisation, de rationalisation et de nouvelle gestion managériale des hôpitaux entreprise depuis les années 1970 répond précisément d’une tentative de réduire ces frais d’entretien.  

Bien que le travail de reproduction spécifique de la santé soit intégré au marché, ou bien de manière indirecte sous la forme de services publics, ou bien de manière directe sous une forme privatisée, il prolonge certaines logiques propres aux travaux domestiques (ces derniers pouvant parfois eux-mêmes prendre la forme de travaux domestiques de santé). C’est en tenant compte de la structure familiale comme d’une matrice dans laquelle sont formés les rapports sociaux de genre, déterminant par après la division genrée du travail salarié, qu’on se donne les moyens de comprendre la surreprésentation des femmes dans les emplois consacrés au nursing des patient-e-s : toilette, administration des actes médicaux mineurs, alimentation, accompagnement quotidien… La domination patriarcale ne s’exprime pas simplement d’une manière quantitative, par le statut peu qualifié et peu rémunéré de ces emplois, mais également de manière qualitative, par la continuité idéologique du travail domestique de reproduction et du travail salarié de soin. Par continuité idéologique, il faut comprendre la fixation de certaines dispositions et de certaines qualités dans une identité féminine, prétendue plus douée pour le soin des patient-e-s, l’écoute des besoins, le rapport relationnel, etc. Comme le fait remarquer Pablo, cela ne prive toutefois pas les hommes exerçant dans ce métier de bénéficier d’une très grande reconnaissance de la part de leurs collègues. Conservant leur aplomb hiérarchique, ils ont pour eux le « mérite » d’avoir appris à faire ce qui relèverait d’une disposition soi-disant innée chez les femmes, tout en possédant des compétences spécifiquement masculines pouvant s’avérer utiles, comme par exemple la force physique pour faire face aux situations de violence. Loin de la remettre en question, cette situation d’exception conforte plutôt la représentation intériorisée que beaucoup d’aides-soignantes et d’infirmières se font de leur métier comme un moyen de réaliser leur rôle social de femme. En répondant à nos questions, Sofia souligne ce sens la centralité de l’identité d’épouse et de mère dans la sociabilité infirmière. Même si toutes ses collègues ne conçoivent pas leur métier comme une prolongation de leur activité domestique par d’autres moyens, elles construisent toutefois leur identité au travail, au fil des discussions rythmant les pauses et les repas, par rapport à un idéal type forgé dans le creuset de la vie familiale. De là découle une hétéronormativité très forte des relations entre collègues, difficile à supporter pour une femme lesbienne incapable de se reconnaître dans ce modèle de vie : « Si tu corresponds pas à leurs critères, tu te sens vraiment exclue. Fallait être mère pour pouvoir partager leurs points communs. Fallait avoir un mari. C’était très cliché, quoi. Le peu de gens que j’ai rencontrés qui étaient pas hétéros, eh bien ils n’en parlaient pas. C’est en sortant en boîte que j’ai appris qu’un de mes collègues était gay. » Au cours des nombreux stages qui ont ponctué sa première année de formation, Sofia perd finalement pied au point de tomber dans une dépression, avant d’abandonner en cours de route. « Ma grand-mère était effondrée quand je lui ai annoncé ma décision d’arrêter : ‘Toi ?! tu étais pourtant si douce et si jolie dans ton habit d’infirmière’. » Cette douceur n’est pourtant que le fard idéologique d’une oppression violente qui trouve son origine dans la famille patriarcale, et dans laquelle le capitalisme puise ses forces vives. On ne peut donc abolir la gestion capitaliste de la santé sans abolir en même la division genrée des métiers du soin.  

NB : les noms des deux personnes interviewées ont été anonymisés, mais leurs propos sont tirés d’entretien au sujet de leur expérience respectives d’aide-soignant dans un centre pour personnes handicapées et d’étudiante en première année d’école d’infirmière. 

Références

1 L’ensemble des statistiques sont extraites de l’article de Sabine Bessière, « La féminisation des professions de santé en France : données de cadrage », Revue française des affaires sociales, 1/2005, p. 17-33, ainsi que de l’article de Thomas Amossé et Monique Meuron, « Le sexe des métiers en Europe », in Travail et genre dans le monde. L’état des savoirs, (dir.) M. Maruani, Paris, La Découverte, 2013.
2 Propos de Jean de Kervasoudé, directeur général des hôpitaux sous Mitterrand, tiré de son précis sur L’Hôpital, Paris, P.U.F., 2015, p. 32.

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